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La carte postale de Anne Berest





Un roman qui fait selon moi référence sur le sujet. Profond, sensible, ce roman-témoignage bouleversant, engage à réfléchir et surtout à ne pas oublier pour ne pas reproduire.



La carte postale

Anne Berest

Éditions

Août 2021

502 pages



4e de couverture


“La carte postale est arrivée dans notre boîte aux lettre au milieu des traditionnelles cartes de vœux. Elle n’était pas signée, l’auteur avait voulu rester anonyme. Il y avait l’opéra Garnier d’un côté, et de l’autre, les prénoms des grands-parents de ma mère, de sa tante et son oncle, morts à Auschwitz en 1942.

Vingt ans plus tard, j’ai décidé de savoir qui nous avait envoyé cette carte postale en explorant toutes les hypothèses qui s’ouvraient à moi.


Cette enquête m’a menée cent ans en arrière. J’ai retracé le destin romanesque des Rabinovitch, leur fuite de Russie, leur voyage en Lettonie puis en Palestine. Et enfin, leur arrivée à Paris, avec la guerre et son désastre.


J’ai essayé de comprendre comment ma grand-mère Myriam fut la seule qui échappa à la déportation. Et éclaircir les mystères qui entouraient ses deux mariages.


Ce livre est à la fois une enquête, le roman de mes ancêtres, et une quête initiatique sur la signification du mot « Juif » dans une vie laïque.”



Ce que j’en pense


J’ai un certain nombre de lectures de romans sur le sujet de la Shoah derrière moi, mais celui-ci fut une véritable découverte.


Ce qui n’est pas nouveau, c’est l’horreur que ces événements m’inspirent une nouvelle fois, toutes les réflexions, toutes les questions qui m’assaillent comme chaque fois après ce type de lecture.

Je fais partie de la famille des hypersensibles. Vous ne pouvez peut-être pas vous imaginer combien les émotions m’envahissent, combien je les vis puissance 10, et après ce genre de lecture, combien j’ai honte en tant que représentante de l’Humanité. Bref, laissons là ce qui m’est personnel (mais que j’assume de partager avec vous).


Anne Berest a trouvé une façon très juste de renouveler le genre sur ce sujet. C’est authentique, moderne et tellement sensible. D’une très belle écriture, simple et accessible, passant du passé au présent mais sans fausses notes, l'auteure témoigne au nom des siens, au nom des disparus. Anne raconte ses arrière-grands-parents, ses grands-parents, sa tante, son oncle, ses parents et bien d’autres … Elle évoque aussi les Picabia, les amis des Rabinovitch, et leurs “bourreaux” ici en France comme en Allemagne.


Tout au long de son roman-témoignage, Anne Berest questionne sa judéité, la mémoire familiale, la place de chacun dans la grande histoire.

Quel héritage sur les épaules d’une Française d’origine juive, contemporaine. Quel poids pour construire son identité propre.

Ce n'est pas simple de relier toutes les parties entre elles. J’ai du mal à maintenir ensemble toutes les époques de l'histoire. Cette famille, c'est comme un bouquet trop grand que je n'arrive pas à tenir fermement dans mes mains.

Ce roman pose aussi la question de l’antisémitisme qui persiste, s’accroche, même en 2022 (illustré par la scène du livre où la fille de l’auteure interroge sa maman sur une phrase entendue à l’école dans la bouche d’un petit camarade « on n’aime pas les juifs dans mon école »).


- Tu es triste que ton fils ne croie pas en Dieu ? demande Jacques à son grand-père. - Autrefois oui, j'étais triste. Mais aujourd'hui, je me dis que l'important est que Dieu croit en ton père.

Il pose la question sur le rôle du régime de Vichy dans les déportations, de la police/gendarmerie, des Français (l’image du maire dans le roman me vient à l’esprit) dans ces événements. Par là même, il pose la question de la tolérance, de l’intelligence du cœur, du pouvoir de la propagande …


Chaque semaine, [...] le maire des Forges, doit envoyer une liste à la Préfecture de l’Eure. Une liste qui s’intitule : Juifs existants à ce jour sur la commune ». Ce jour-là, monsieur le maire écrit, en s’appliquant de son écriture ronde et joliment calligraphiée, avec la satisfaction du travail bien fait : « Néant ».

Cependant, pas d’accusations, pas de morale, simplement des faits pour nous inviter à ne pas oublier, à ne pas les oublier.


J’ai été touchée par ce passage où Anne et sa mère retournent aux Forges pour interroger les personnes, ou leurs descendants, qui auraient pu connaître la famille Rabinovitch. L’auteure fait naître un malaise, une tension durant toute cette partie qui marque selon moi combien le sujet est encore prégnant et sensible dans les esprits. Une blessure trop récente encore pour être refermée.


J’ai encore beaucoup appris sur cette période et notamment sur les camps d'internement français tel celui de Pithiviers. J’ai découvert le personnage de Adélaïde Hautval, médecin croisée par Noémie dans ce même camp de Pithiviers (j’ai fait une recherche Internet pour en apprendre un peu plus sur cette femme). C’est aussi l’intérêt des romans à trame historique qui permettent de se cultiver, de poursuivre la recherche sur un sujet, un personnage.



Anne Berest est née à Brest en 1979.

Après des études littéraires, elle fonde les Carnets du Rond-Point, publication du Théâtre du Rond-Point dont elle assure la rédaction en chef pendant cinq ans. Elle participe, en 2008, avec Édouard Baer, à l'adaptation pour le théâtre et à la mise en scène du texte Un pedigree de Patrick Modiano.

Elle publie son premier roman en septembre 2010



Note :

Pour mémoire, ce roman a reçu le prix Renaudot des Lycéens. Autant je ne suis pas toujours les prix littéraires remis, autant j’ai souvent plaisir à lire les romans désignés par les Lycéens.

Aurais-je gardé mon âme de lycéenne ?



Note très personnelle :

J’ai pu lire ça et là quelques polémiques autour du roman que j’ai un peu de mal à comprendre. Il semblerait que d’aucuns aient été “froissés” que l’auteure ait romancé les faits, prêtant à ses aïeux et aux membres de sa famille entre autres, des sentiments, des paroles … et que le sujet soit trop grave et trop sérieux pour cela.

Mais, qu’en ai-je à faire de ces polémiques alors qu’il est question d’amour filial, d’héritage culturel, d’hommage à tous ceux qui sont partis et ne sont jamais revenus. Je ne connais pas la famille Rabinovitch et pourtant les mots de Anne Berest les ont fait revivre un instant, ils ont été là le temps d’une lecture.


 


Interview de Anne Berest pour la sortie de son roman La carte Postale en Août 2021, aux éditions Grasset.



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